La technique clinique de Melanie Klein

« Le fait même que l’analyse entre en contact avec des angoisses inconscientes profondément enfouies donne au patient le sentiment d’être compris et ravive ainsi l’espoir ».

Melanie Klein
Dessin au crayon rouge d’un des patients enfants de Klein
Dessin de l’un des patients enfants de Melanie Klein.

Freud avait fait un jour cette remarque : « C’est un fait regrettable qu’aucun récit d’une psychanalyse ne puisse reproduire les impressions que reçoit l’analyste lorsqu’il mène la cure. » Pourtant, le compte-rendu détaillé de Melanie Klein, séance après séance, du traitement analytique d’un garçon de 10 ans connu sous le nom de « Richard » en 1941 nous fait approcher de tout près ce genre d’expérience.

Ecrit à la troisième personne par Melanie Klein, et annoté d’une grande richesse de réflexions sur sa compréhension théorique, ses sentiments à l’égard du patient et ses dilemmes techniques pendant et après les séances, Psychanalyse d’un enfant introduit le lecteur au cœur même du cabinet de l’analyste :

« Mme K. avait disposé sur une table quelques jouets, un bloc de papier et des crayons ; à côté de la table, il y avait deux chaises. Richard s’assit en même temps qu’elle, sans s’occuper des jouets ; il la regardait d’un air impatient, attendant visiblement qu’elle parle. Elle lui dit qu’elle savait pourquoi il venait chez elle : il avait des difficultés et voulait qu’elle l’aide ». (M. Klein, Psychanalyse d’un enfant [Narrative of a Child Analysis], traduit par Mireille Davidovici, Paris, Tchou, 1973, p. 21.)

« Richard »

Richard a 10 ans et a été envoyé en Ecosse, à Pitlochry, pour échapper aux bombardements de Londres pendant le Blitz. Il souffre d’une angoisse intense et est incapable d’aller à l’école. L’analyse doit avoir lieu dans un cabinet improvisé (le local d’un groupe de guides) sur fond de guerre agitée et de raids aériens au-dessus de Londres.

Photo de l’intérieur du local des guides où Melanie Klein a analysé Richard.
Le local des guides à Pitlochry, en Écosse, où Melanie Klein a analysé « Richard » en 1941.

À mesure qu’ils affrontent ces défis, Melanie Klein et Richard établissent une relation touchante et vivante tandis qu’une affection évidente se développe entre eux. Richard s’exprime clairement et est très désireux de discuter de ce qu’il a en tête. Dès la première séance, nous voyons Melanie Klein prendre au sérieux ses soucis et ses préoccupations immédiates (le traumatisme de la guerre qui fait rage en Europe n’est jamais très loin de l’esprit de l’un comme de l’autre). Mais ce qu’elle relève également avec lui, dès le début, ce sont ses angoisses et ses fantasmes inconscients, y compris ceux qui se révèlent dans les sentiments qu’il éprouve à son égard. Melanie Klein était convaincue que les interprétations directes des sentiments positifs et négatifs étaient cruciales pour que s’opère un véritable travail analytique, et que cela incluait les interprétations transférentielles, avec les enfants comme avec les adultes.

En savoir plus sur Melanie Klein à Pitlochry [en anglais]…

Un exemple du travail de Melanie Klein : l’interprétation d’un dessin

C’est sa douzième séance avec Richard et il a fait un dessin qui comporte une étoile de mer qui fait partie d’une série d’ « étoiles de mer ». Elle interprète ainsi le dessin :

Dessin au crayon de couleur d’un bateau, d’un sous-marin et d’une étoile de mer par « Richard », lors de sa 12ème séance avec Melanie Klein.
Dessin d’un bateau, d’un sous-marin et d’une étoile de mer par « Richard », lors de sa 12ème séance avec Melanie Klein.

« L’étoile de mer affamée, le bébé, représentait Richard, dit Mme K. ; la plante, le sein de sa mère dont il désirait se nourrir. Quand il était ce bébé vorace qui voulait sa mère pour lui tout seul et voyait qu’il ne pouvait posséder sa mère de façon exclusive, il se sentait jaloux, irrité et avait l’impression d’attaquer ses parents. C’est ce que signifiait le sous-marin allemand qui allait « probablement » attaquer le bateau. Il était également jaloux de John parce que Mme K. lui consacrait du temps et de l’attention ; la plante représentait alors l’analyse.

Tout ce qui était sous l’eau n’avait rien à voir avec le haut du dessin, avait-il dit, ce qui signifiait qu’une partie de son esprit n’avait pas conscience de sa voracité, de sa jalousie et de son agressivité. Dans la partie supérieure du dessin, bien séparée de la partie inférieure, il exprimait son désir d’unir ses parents et de les voir heureux ensemble. C’est dans la partie supérieure de son esprit qu’il éprouvait ces sentiments dont il était conscient ». (Ibid. p. 58-59.)

De la manière directe qui la caractérise, Melanie Klein explique à Richard comment son dessin exprime le drame intense qui se joue à différents niveaux dans son esprit. Par sa description attentive de ses combats internes, nous pouvons voir comment elle reste étroitement en contact à la fois avec ses préoccupations conscientes et ses fantasmes inconscients, son agressivité et son désir de protéger ceux qu’il aime. Selon elle, la tâche qui nous incombe à tous, depuis la petite enfance, c’est de naviguer entre ces sentiments contradictoires d’amour et de haine.

Les lecteurs modernes, même ceux connaisseurs en psychanalyse, peuvent être choqués par la manière factuelle dont Melanie Klein parle à Richard de ses angoisses, et notamment de ses fantasmes sexuels ou sadiques. Elle ne mâche pas ses mots lorsqu’elle interprète les peurs de Richard d’être castré, de dévorer les entrailles de sa mère, d’être attaqué par une image déformée du pénis de son père, son désir d’avoir des bébés avec sa maman, etc. Certains pourraient penser que parler ainsi à un enfant pourrait simplement accroître son angoisse. Melanie Klein était convaincue que la seule manière d’apporter un soulagement était d’entrer en contact avec les peurs les plus terribles et les fantasmes les plus troublants de l’enfant et de les verbaliser, si fous ou effrayants qu’ils puissent paraître. Elle croyait également, comme la plupart des analystes d’aujourd’hui, qu’il est inévitablement douloureux de rendre l’inconscient conscient, mais qu’à long terme le fait que ses pires peurs soient comprises et verbalisées apporte un immense soulagement, aux enfants comme aux adultes.

L’agressivité et la culpabilité chez l’enfant : l’interprétation du jeu

Dessin au crayon gris et brun du patient de Melanie Klein, Richard.
Un dessin du patient enfant de Melanie Klein, « Richard ».

Richard souffrait d’une angoisse colossale concernant les désastres qui arrivaient aux personnes qu’il aimait, y compris Melanie Klein elle-même. Comme de nombreux enfants qui viennent en psychothérapie, dans son jeu, Richard représente souvent des scènes qui se terminent en catastrophe. Voici un extrait de la quatorzième séance :

« Richard fit plusieurs groupes de figurines : deux hommes ensemble, un cheval et une vache dans le premier wagon, un mouton dans le second, puis il disposa les petites maisons de façon à construire « un village » et « une gare ». Par ses soins le train contourna la gare et y entra ; comme l’espace était insuffisant, le train renversa les maisons que Richard redressa aussitôt. Puis il poussa le deuxième train (qu’il appelait train électrique) et provoqua une collision entre les deux trains ; Bouleversé, il se mit à tout renverser avec le train « électrique ». Les jouets s’amoncelaient : il parla de « pagaille « et de « catastrophe ». À la fin, seul le train « électrique » était encore debout ». (Ibid. p. 64.)

Melanie Klein parle ensuite à Richard de ce qu’il éprouve comme une catastrophe interne, causée par sa colère et sa destructivité. Elle voit dans la détresse qui s’ensuit comme l’indication d’un profond désespoir que ses sentiments violents et haineux envers un objet aimé au sein de son propre psychisme ont produit un dommage terrible et qu’il n’aura pas d’assez d’amour ou de ressources internes pour remettre les choses en ordre.

Une photo de voitures jouets en bois peintes des années 1920, comme celles utilisées par Melanie Klein avec ses patients enfants.
Jouets en bois peints datant des années 1920, comme ceux utilisés par Melanie Klein avec ses patients enfants.

Tous les enfants ont tendance à craindre tout au fond d’eux-mêmes, lorsque surviennent des choses négatives, que ce soit de leur faute. Melanie Klein comprenait cela comme un état de confusion psychique où leur culpabilité pour leurs propres pensées et sentiments agressifs se combinait à un dommage réel pour eux-mêmes ou pour des membres de leur famille. Pour certains, comme pour Richard, cela conduit à une angoisse si intense qu’ils deviennent inhibés dans des domaines clés de leur vie.

Parler aux enfants de leurs angoisses

Toute personne qui travaille avec des enfants en psychanalyse ou en psychothérapie reconnaîtra cette scène : le cabinet du thérapeute a été saccagé et l’enfant est empli de désespoir. Melanie Klein fut l’une des premières cliniciennes à montrer que le fait d’appréhender ces craintes très profondément enracinées peut apporter un immense soulagement aux enfants qui se sont retrouvés dans un tel état de désespoir.

On peut voir dans son travail avec Richard comment ces interprétations, données avec empathie et compassion, apportent un soulagement des plus profonds qui est le soulagement de se sentir profondément compris. Comme Freud, Melanie Klein pensait que c’est uniquement lorsque l’on sent que ses pulsions et ses fantasmes les plus obscurs sont compris que naît l’espoir de réparer les dommages causés et de faire renaître des sentiments d’amour.

« Le fait même que l’analyse entre en contact avec des angoisses inconscientes profondément enfouies donne au patient le sentiment d’être compris et ravive l’espoir ». 

La réassurance

Melanie Klein ne croyait pas que, dans un contexte clinique, la « réassurance » aide en elle-même l’enfant. Elle pensait en fait que celle-ci desservait l’intégrité de la relation analytique. Même si les enfants peuvent rechercher des réponses directes, un réconfort physique ou de la compassion, Melanie Klein pensait qu’en analyse, le vrai réconfort vient du fait de prendre en compte les sentiments les plus immédiats et les plus effrayants qui s’expriment dans le cabinet de l’analyste.

Quelques jouets modernes, dont des petites poupées et des animaux en bois et en plastique.

A certains moments elle décrit qu’elle faisait des erreurs, tombant dans le rôle plus facile d’apporter du réconfort à court terme ou une réassurance lorsque Richard les demandait. Mais après chaque épisode, il était clair que Richard devenait plutôt plus angoissé que moins angoissé, avec l’impression que l’on avait lissé ses sentiments agressifs.  

Melanie Klein expliquait que, même ses jeunes patients pouvaient reconnaître qu’elle entrait en collusion avec leurs défenses contre la douleur en leur offrant une réassurance superficielle au lieu de demeurer avec la réalité douloureuse ; et, dans ces moments, elle avait le sentiment qu’elle les avait laissés tomber, qu’elle avait affaibli leur confiance en elle et accru leur sentiment de solitude. Là encore les thérapeutes d’enfants d’aujourd’hui peuvent connaître de tels dilemmes dans leur travail avec les enfants vulnérables.

La fin du traitement analytique et la renaissance de l’espoir

Alors que le traitement avance, Richard lui-même manifeste une gratitude grandissante et son angoisse décroît à mesure que ses conflits et ses turbulences internes sont dévoilées. De manière émouvante, il exprime de plus en plus son amour et sa reconnaissance à Melanie Klein. Après qu’elle lui ait fait une interprétation, il lui dit : « il y a une chose que je sais, c’est que tu seras mon amie pour la vie ». À la fin du traitement, qui n’a duré que quatre mois pour des raisons pratiques, Richard n’est pas complètement guéri, mais il est déjà notablement moins angoissé. Il est capable d’aller au moins un peu à l’école et ses parents le décrivent comme plus affectueux avec eux.

Dans Psychanalyse d’un enfant, la relation vivante entre le patient et l’analyste prend vie et offre un compte-rendu fascinant de première main du travail clinique de Melanie Klein. Comme elle a écrit celui-ci à la toute fin de sa vie, elle présente le matériel de Richard à travers le prisme de ses théories désormais pleinement abouties du développement émotionnel et de ses racines dans la petite enfance, y compris des concepts comme les positions schizo-paranoïde et dépressive, l’identification projective, les angoisses œdipiennes et les liens entre l’amour, la culpabilité et la réparation. Psychanalyse d’un enfant constitue également le fondement et le modèle pour les générations futures de théoriciens et de praticiens qui ont continué à développer et à faire évoluer la psychothérapie psychanalytique avec les enfants.

Découvrez l’héritage de Melanie Klein dans le monde de la psychothérapie pour enfants contemporaine…