Photograph of psychoanalyst Susan Isaacs in 1933

Susan Isaacs

Susan Sutherland Isaacs (1885-1948) est surtout connue dans les milieux psychanalytiques pour son rôle influent en tant que disciple précoce et représentante du travail de Melanie Klein. Elle proposa, lors des Controverses de Londres, un article essentiel intitulé « Nature et fonction du phantasme ». Discuté à l’époque pendant quatre séances, cet article demeure l’un des textes classiques de la théorie et de la pratique kleiniennes.

Jeunesse

Durant sa vie, Isaacs fut admirée pour ses dons intellectuels ; elle excellait en tant qu’écrivain et enseignante. Mais, elle endura de graves difficultés lors de son enfance. La septième de huit enfants, elle naquit Susan Fairhurst le 24 mai 1885 près de Bolton dans le Lancashire, de parents qualifiés de la classe ouvrière. Son père, William Fairhurst, était sellier, un homme de principes et d’idéaux forts, qui devint journaliste local et prédicateur laïc méthodiste. Sa mère, Miriam Sutherland, était modiste, intellectuelle et musicienne. Mais alors que Susan n’avait que six ans, sa mère mourut et son père se remaria rapidement. Les relations familiales se détériorèrent et, adolescente, elle développa des idées rebelles, affirmant qu’elle était dorénavant agnostique ou athée et socialiste.  Son père la retira alors de l’école, faisant remarquer que : « si l’éducation rend les femmes impies, elles feraient mieux de s’en passer ». À partir de là, Susan prit le nom de famille de sa mère décédée plutôt que celui de son père.

Une vocation en développement

Ce n’est qu’à l’âge de 23 ans qu’elle put reprendre ses études en s’inscrivant à un cursus non diplômant de deux ans à l’Université de Manchester. Ses dons intellectuels exceptionnels y furent reconnus et elle fut admise à préparer un diplôme de philosophie qu’elle obtint avec la mention très bien. Elle poursuivit alors ses études au Newnham College de Cambridge où elle entreprit des recherches sur la psychologie de l’enfant et de l’énonciation. À ce moment, son projet de vie prenait forme : le développement de l’enfant et la question connexe de l’éducation maternelle et infantile. Elle était fortement influencée par les théories naissantes de l’éducation centrée sur l’enfant et convaincue que la curiosité et la créativité innées des enfants devaient être entretenues.

Elle obtint un poste au Darlington Teacher Training College, et épousa, en 1914, William Brierley, un botaniste avec qui elle emménagea à Londres. Le mariage prit fin en 1918 ; Brierley épousa ensuite une autre analyste distinguée, Marjorie Brierley. À l’âge de 34 ans, la carrière d’Isaacs n’avait toujours pas démarré. Elle s’intéressa à la psychanalyse et commença une brève analyse avec J.C. Flugel en 1920. Elle se rendit à Vienne dans l’espoir d’un traitement avec Freud, mais dut se contenter de trois mois d’analyse avec Otto Rank. À son retour à Londres, elle commença à assister aux réunions de la British Psychoanalytical Society (BPAS) nouvellement fondée, dont elle devint membre associé en 1921. Elle publia son premier livre, An Introduction to Psychology [Introduction à la psychologie] (1921), destiné aux non-spécialistes et qui reprenait quelques idées psychanalytiques essentielles.

Pendant ce temps, alors qu’elle donna un cours de psychologie dans une association éducative ouvrière, elle rencontra Nathan Isaacs qu’elle épousa l’année suivante.

En 1923, Susan Isaacs devint membre à part entière de la BPAS. Elle publia son premier article d’inspiration psychanalytique, intitulé « A Note on Sex Differences from the Psychoanalytic Point of View » [Une note sur les différences sexuelles du point de vue psychanalytique] (Brierly, 1923) et démarra une pratique psychanalytique libérale avec des patients adultes et enfants.

L’école Malting House

L’année suivante, Geoffrey Pyke, jeune financier de la City, créa une école progressiste pour jeunes enfants à Cambridge. Celle-ci devint rapidement connue sous le nom de Malting House School. Pyke nomma Susan Isaacs comme première directrice. L’école devait fonctionner selon des principes centrés sur l’enfant, avec peu de contraintes et de nombreuses opportunités d’exploration de leur environnement par les enfants ; les enseignants seraient là pour répondre aux questions, et non pour instruire avant tout. Les perspectives de Melanie Klein concernant l’importance d’une information franche sur la sexualité pour le développement intellectuel furent prépondérantes. L’école reçut la visite de Klein dès sa première année, alors qu’elle se trouvait en Grande-Bretagne pour donner des conférences à la BPAS.

L’école rencontra des difficultés. Certaines étaient d’ordre financier – Geoffrey Pyke avait fait faillite en 1929. Certaines étaient dues à des relations complexes, dont certaines d’ordre sexuel. L’école semble avoir fermé ses portes en laissant les principaux protagonistes amers ; Pyke lui-même sombra dans la dépression. Susan et Nathan Isaacs réenménagèrent à Londres. C’est là-bas qu’elle se mit à travailler sur les observations détaillées qu’elle avait faites à l’école. Son livre, Intellectual Growth in Children [La croissance intellectuelle chez les enfants] (Isaacs, 1930a), expose ses idées sur la manière dont les enfants apprennent à partir de leurs propres expériences et observations. C’est également à cette époque qu’elle publia des évaluations critiques du travail de Jean Piaget.

Pendant ce temps, Melanie Klein était arrivée à Londres en 1926. Anna Freud, tout d’abord, à Vienne, puis certains de ses partisans, à Londres, ne tardèrent pas à exprimer leur désaccord sur son approche de l’analyse d’enfants. Susan Isaacs rejoignit le cercle de Klein et, lorsqu’elle décida d’effectuer une analyse personnelle plus rigoureuse, ce fut Joan Riviere qu’elle choisit. Elle termina sa formation analytique en 1938.

« Nature et fonction du phantasme »

Présenté en 1943 comme une contribution essentielle aux « Controverses », cet article énonçait une définition nouvelle et plus large du phantasme (différencié du « fantasme » pour préciser sa nature inconsciente). Isaacs s’est inspirée des connaissances cliniques approfondies de Klein pour construire un cadre conceptuel dédié à l’étude du développement émotionnel et cognitif. En rupture avec la tradition freudienne, elle a affirmé que le phantasme était présent dès le début de la vie. En fait, les phantasmes émanant des premières expériences corporelles sont perçus comme des processus de pensée rudimentaires, d’où naissent les relations d’objet, le langage et la conscience de soi.

Quelques-uns des points sur lesquels elle insiste :

  • La situation transférentielle n’est quasiment qu’une construction phantasmatique inconsciente.
  • Les réalités externes sont progressivement intégrées à la texture du phantasme et élaborées progressivement. Mais la source du phantasme est interne et se trouve dans les pulsions instinctuelles. 
  • Le phantasme est considéré comme représentant la réalité psychique du sujet (et pas simplement comme l’accomplissement d’un désir). Le monde interne a une réalité continue qui lui est propre.
  • « Il n’y a pas de pulsion, de besoin ou de réponse instinctuelle qui ne soit ressentie en tant que phantasme inconscient », affirme-t-elle

Isaacs continua d’écrire sur le développement de la petite enfance. Son livre The Nursery Years [L’enfant à la crèche] fut publié en 1929 et réédité jusqu’en 1971. Elle y soulignait la centralité du jeu pour l’apprentissage et la curiosité innée des enfants. Sous le nom de plume d’« Ursula Wise », elle lança également une chronique de conseils prisés dans le magazine Nursery World. Ses livres étaient basés sur les observations qu’elle avait faites à l’école Malting House, mais étayées par une compréhension psychanalytique.

En 1933, Isaacs fut nommée directrice du Département du développement de l’enfant récemment créé à l’Institute of Education de Londres. En moins de six ans, elle acquit une réputation internationale à ce poste.

En 1935, elle développa un cancer du sein, mais continua à enseigner et à écrire, y compris un article important sur les enfants orphelins de père, 1948 (b), puis un autre sur les traitements et les châtiments corporels au sein des institutions britanniques ayant charge d’enfants.

On disait d’elle qu’elle était sage, compétente, pleine d’esprit, brillante – mais très dans le contrôle.

En 1946, sa santé se détériora. Elle avait suivi, en 1941, un traitement complémentaire contre le cancer du sein et suivait dorénavant un autre traitement pour un ulcère duodénal perforé. Elle lutta, après cela, contre l’infirmité, la douleur et la détérioration de sa vue.

En 1948, elle fut récompensée par un CBE (Commandeur de l’Empire Britannique) pour services rendus dans le domaine de l’éducation. La même année, elle publia Childhood and After: Children and Parents– their Problems and Difficulties [L’enfance et après : enfants et parents – leurs problèmes et leurs difficultés], et un recueil de ses chroniques sous le nom d’Ursula Wise.

Jill Boswell, 2016

Photographie reproduite avec l’aimable autorisation des Archives de la British Psychoanalytical Society.


Principales publications

1921 Isaacs, S. Introduction to Psychology [Introduction à la psychologie]. Methuen Press.

1929 Isaacs, S. Nursery Years [L’enfant à la crèche]. Routledge.

1929 Isaacs, S. The Biological Interests of Young Children [Les intérêts biologiques des jeunes enfants].

1930 Isaacs, S. The Intellectual Growth of Young Children [La croissance intellectuelle des jeunes enfants]. Routledge and Kegan Paul.

1930, Isaacs, S. Behaviour of Young Children [Le comportement des jeunes enfants]. Routledge.

1932, Isaacs, S. The Children We Teach: Seven to Eleven Years [Les enfants à qui nous enseignons : de 7 à 11 ans]. University of London. Institute of Education.

1933 Isaacs, S. The Social Development of Young Children: A Study of Beginnings [Le développement social des jeunes enfants : une étude des commencements]. Routledge and Kegan Paul.

1935, Isaacs, S. The Psychological Aspects of Child Development [Les aspects psychologiques du développement de l’enfant]. Evans in association with the University of London.

1936 Isaacs, S. Child Guidance. Suggestions for a Clinic Playroom [Guidance de l’enfant : suggestions pour une salle de jeux thérapeutique]. Child Guidance Council.

1941 Isaacs, S. (ed.) The Cambridge Evacuation Survey. A wartime study in social welfare and education [L’enquête Cambridge Evacuation : une étude sur l’état providence et l’éducation en temps de guerre]. Edited by Susan Isaacs with the co-operation of Sibyl Clement Brown & Robert H. Thouless. Written by Georgina Bathurst, Sibyl Clement Brown [and others]. Methuen Press.

1948 Isaacs, S. Childhood and After. Some essays and clinical studies [L’enfance et après : essais et études cliniques]. Routledge & Kegan Paul.

1948 Isaacs, S. Troubles of children and parents [Difficultés des enfants et des parents]. Methuen Press.

Isaacs, S. (1952) The Nature and Function of Phantasy. In Riviere, J (ed.), Developments in Psycho-Analysis. London: Hogarth Press. Nature et fonction du phantasme, in Développements de la psychanalyse, (1966) Sous la direction de Melanie Klein, Paula Heimann, Susan Isaacs, et Joan Riviere. Traduction française de Willy Baranger, Paris : PUF.