Photograph of Roger Money-Kyrle

Roger Money-Kyrle

Roger Ernle Money-Kyrle (1898-1980) fut un psychanalyste très renommé et influent. Formé à la philosophie, il possédait un riche éventail intellectuel. Son œuvre est marquée par son ampleur et sa continuité avec les développements psychanalytiques antérieurs. Ses écrits ont émergé autant de sa profonde réflexion sur la philosophie, l’éthique et la politique que de sa pratique clinique. Elle demeure une riche exploration psychanalytique tant de la vie intérieure de l’individu que des différents rapports entretenus entre la psyché individuelle et la sphère élargie de la société humaine. Parmi les analysants de Money-Kyrle figure l’analyste kleinienne Edna O’Shaughnessy. Il a aussi influencé de nombreux autres grands penseurs, notamment Donald Meltzer et John Steiner.

Les jeunes années et la Première Guerre mondiale

Quatrième et dernier enfant du Major Audley Walter Money-Kyrle, et de Florence Cecilia Smith-Bosanquet, Money-Kyrle naquit dans le Hertfordshire, le 31 janvier 1898. Il avait deux sœurs aînées ainsi qu’un frère, décédé de spina-bifida à l’âge de quatre ans, avant la naissance de Roger. Conformément aux attentes et traditions de sa famille de la haute bourgeoisie britannique, il fut envoyé en pension au collège d’Eton à l’âge de dix ans. Bien qu’il ait été malade pendant un certain temps avant d’entrer à l’école, et qu’il ait donc pris du retard sur le plan scolaire, Money-Kyrle était un garçon curieux, inventif et réfléchi, qui aimait construire des choses et faire des expériences avec des matériaux. Ce fut à cette époque qu’il découvrit et développa une profonde admiration pour Einstein. Alors qu’il était à Eton, son père mourut subitement. Sa mère ne se remarierait jamais.

En 1916, au milieu de la Première Guerre mondiale, Money-Kyrle, âgé de dix-huit ans seulement, s’engagea dans l’armée de l’air (Royal Flying Corps). C’est lors d’un cours sur les moteurs à Oxford qu’il rencontra pour la première fois sa future épouse, l’anthropologue Helen Juliet Rachel Fox. Elle patinait sur des prairies gelées avec un groupe de professeurs d’Oxford lorsqu’il l’aperçut pour la première fois. Money-Kyrle fut affecté peu après sur le front occidental, et, en 1917, son avion fut abattu dans le nord de la France. La guerre ayant pris fin en 1918, il n’eut pas à retourner au combat.

Découverte de la psychanalyse

Dès sa démobilisation, Money-Kyrle commença des études de mathématiques et de physique au Trinity College de Cambridge. Toutefois, il réalisa rapidement qui n’avait pas le talent escompté en physique. Il s’intéressait déjà à la philosophie et décida de franchir le pas.

Il devint également très intrigué par une nouvelle discipline, très peu connue, la « psychanalyse ». Money-Kyrle commença à consulter un psychothérapeute que lui avait été recommandé par un de ses camarades et vers 1919, il quitta Cambridge pour Londres pour commencer une analyse avec Ernest Jones. Il était très discret à ce sujet et se mit à travailler dans une banque afin de taire la véritable raison de son départ de Cambridge. Il fit un bref retour à l’université pour terminer sa licence avant de se rendre à Vienne où, suite à la proposition de Jones, il devait continuer son analyse avec Sigmund Freud. Avant son déménagement pour Vienne en 1922, Money-Kyrle rencontra de nouveau Helen Fox. Ils se marièrent peu après.

Roger et Helen déménagèrent à Vienne où ils s’installèrent sans difficulté. Ils se retrouvèrent entourés d’autres Anglais qui faisaient secrètement une psychanalyse. Le couple y vécut trois ans, durée pendant laquelle Money-Kyrle écrivit une thèse de doctorat sous la supervision du Moritz Schlick, professeur de philosophie. Il intitula sa thèse « Contribution to the Theory of Reality » [Contribution à la théorie de la réalité] (1925) et la qualifia plus tard de psychanalyse sous-couvert de philosophie. À Vienne, Helen donna naissance à leur premier fils. Ils rentrèrent tous les trois en Angleterre en 1925 et Money-Kyrle décida de commencer un autre doctorat au University College de Londres, cette fois sur un sujet beaucoup plus ouvertement psychanalytique. Il étudia auprès de l’influent psychologue et psychanalyste John Carl Flügel. Il intitula sa thèse, terminée en 1928, « The Meaning of Sacrifice » [Le sens du sacrifice]. Suite à ce premier travail psychanalytique, Money-Kyrle fut élu membre du Royal Anthropological Institute et membre associé de la Société de psychanalyse britannique.

Analyse avec Melanie Klein et recherche dans l’Allemagne post-nazie

Les Money-Kyrle séjournaient le plus souvent dans la maison familiale de Calne, Wiltshire, mais au milieu des années 30, John Rickman persuada Money-Kyrle de démarrer une analyse avec Melanie Klein à Londres. Il poursuivit son analyse pendant la Seconde Guerre mondiale tout en écrivant des articles de psychanalyse et en travaillant pour le ministère de l’aviation. Il écrivit plusieurs livres et articles qui établissaient des liens entre la théorie psychanalytique et des préoccupations sociopolitiques plus étendues, des problèmes moraux et des idées philosophiques. Cette approche interdisciplinaire étendue a finit par caractériser son travail d’analyste. Il est devenu membre à part entière de la Société britannique de psychanalyse en 1945.

En 1946, après la fin de la guerre, Money-Kyrle passa six mois en Allemagne où il travailla pour la German Personnel Research Branch [le département de recherche allemand du personnel], dont le but était de trouver des candidats aptes à gouverner l’Allemagne suite à la chute du troisième Reich. Quelques années plus tard, il écrivit un article basé sur cette expérience, intitulé « Some Aspects of State and Character in Germany » [Quelques aspects de l’Etat et de la personnalité en Allemagne] (1951) dans lequel il distingue deux types de caractères distincts qu’il avait rencontrés  : le caractère « autoritaire », de loin le plus courant, pour lequel l’obéissance stricte au régime en place est primordiale, indépendamment de ses moyens et de ses buts et le type « humaniste », plus rare, qui conserve un sens moral et une compassion beaucoup plus vifs, et donc une reconnaissance accrue des maux de cet ordre social tyrannique. Money-Kyrle a décrit ces deux types en référence à la conception kleinienne de deux différentes sortes d’angoisse : les « autoritaires » souffrant beaucoup plus d’angoisse de persécution, et les « humanistes » d’angoisse dépressive.

L’individu, la société et la guerre.

Money-Kyrle a vécu deux guerres catastrophiques et destructrices et au cours de sa carrière, il a écrit de nombreux articles sur le conflit, le pouvoir politique et la pulsion humaine de violence. Dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, Monez-Kyrle a écrit un essai intitulé « A Psychological Analysis of the Causes of War » [Une analyse psychologique des causes de la guerre], publié en 1934 dans The Listener. Il y explore les racines des conflits dans les névroses et la psychopathologie de l’individu. Suggérant qu’il n’était que trop conscient des implications de la montée de l’extrémisme à travers l’Europe, il a écrit :

[L’étude des cas de mélancolie, de paranoïa et de manie meurtrière nous aide à reconnaître les mécanismes psychologiques qui sont présents, dans une certaine mesure, en chacun de nous. Ces mécanismes ne nous influencent peut-être pas beaucoup en tant qu’individus, mais ils ont parfois une grande influence sur nous en tant que membres d’un État].

« A Psychological Analysis of the Causes of War » [Une analyse psychologique des causes de la guerre] (1934)

En 1937, il a, de nouveau écrit sur le conflit dans son article intitulé « The Development of War » [Le développement de la guerre], où il observe que « nous sommes semblables à des personnes qui se déplacent sans savoir que leurs poches sont remplies de dynamite ». Sa vigilance à l’égard du potentiel de la psyché individuelle de se retrouver à l’origine d’événements sociaux dévastateurs a été un fil conducteur constant de sa pensée et de son écriture.

En tant qu’analysant, ami et disciple de Melanie Klein, Money-Kyrle a édité en 1952 un numéro spécial de l’International Journal of Psychoanalysis, célébrant son 70e anniversaire. Il a également coédité New Directions in Psychoanalysis [Nouvelles orientations en psychanalyse] (1955) avec Klein et Paula Heimann, un important témoignage de la pensée de l’école kleinienne.

Il meurt le 29 juillet 1980. Ses archives sont conservées par le Wellcome Trust à Londres.

Eleanor Sawbridge Burton, 2016


Principales publications

1941 Money-Kyrle, R. ‘The Psychology of Propaganda’ [La psychologie de la propagande]. In Meltzer, D. and O’Shaughnessy, E. (ed.) The Collected Papers of Roger Money-Kyrle. Clunie Press.

1951 Money-Kyrle, R. Psychoanalysis and Politics: a Contribution to the Psychology of Politics and Morals. Duckworth. Tr. fr. Psychanalyse et horizon politique, Toulouse, Privat, 1988.

1961 Money-Kyrle, R. Man’s Picture of His World: A Psycho-analytic Study [L’image de l’homme dans son monde : une étude psychanalytique]. International Universities Press.

1968 Money-Kyrle, R. ‘Cognitive Development’ [Le Développement cognitif]. In The Collected Papers of Roger Money-Kyrle (ci-dessus).

1971 Money-Kyrle, R. ‘The Aim of Psychoanalysis’ [Le but de la psychanalyse]. In The Collected Papers of Roger Money-Kyrle (ci-dessus).