Photograph of psychoanalyst John Steiner

John Steiner

L’écriture de John Steiner, inspirée par des observations tirées de sa pratique clinique, présente une clarté , un profond d’ insight, et une sensibilité liés à son réel engagement vis-à-vis de ses patients. L’on peut juger de l’importance de sa contribution à la psychanalyse par le nombre de termes et d’expressions utilisés par lui, et désormais passés dans le langage courant. Citons, par exemple, les termes d’ organisations pathologiques de la personnalité, de retrait psychique et de sortie du retrait psychique, de voir et être vu, et la distinction entre les interprétations centrées sur le patient et les interprétations centrées sur l’analyste.

(Vidéos en anglais)

Formation médicale et psychanalytique

Steiner a étudié la médecine à l’Université d’Otago (Nouvelle Zélande). Il y entreprit des recherches en neurophysiologie. Dès ses études médicales, il manifesta de l’intérêt pour Freud et les théories psychanalytiques, mais souhaitait bénéficier d’un socle neuroscientifique avant de se tourner vers la psychanalyse.

Après sa qualification en 1958, il entreprit des études post-doctorales en neurobiologie en Californie, puis à l’Université de Cambridge où il s’occupa de psychologie expérimentale. Il s’installa à Londres en 1964 où il exerça à l’Hôpital Maudsley comme chef de clinique, période pendant laquelle il fut influencé par Henri Rey. Il exerça ensuite à partir de 1975 comme consultant à la clinique Tavistock, jusqu’à sa  retraite du  Service National de Santé britannique (NHS) en  1996. Pendant cette période, il donna un cours intitulé Introduction à la psychothérapie psychanalytique. Cet enseignement eut un grand retentissement, et est connu actuellement sous le terme d’ Enseignement qualifiant en psychothérapie psychodynamique. Il contribua également, à la création de l’ Association pour la psychothérapie psychodynamique (APP) qui accueille des professionnels qui tentent d’utiliser les théories psychanalytiques dans le cadre du Service National de Santé.

En 1967, Steiner entreprit une analyse personnelle avec Hanna Segal, et ultérieurement suivit sa formation psychanalytique à l’Institut de Psychanalyse. Il eut successivement comme superviseurs Herbert Rosenfeld et Betty Joseph. Le vif intérêt de Steiner pour la pensée de Segal, Joseph et Rosenfeld trouva son expression dans le fait qu’il publia certains de leurs textes primordiaux dans Psychanalyse, Literature and War, et dans Rosenfeld in Retrospect. Ses écrits témoignent de l’influence des générations antérieures. Il estime que ses propres idées trouvent leurs racines chez Freud, Klein, Bion, Joseph, Rey et Money- Kyrle.

‘Borderline Workshop’

Durant son exercice à la Tavistock, Steiner mit en place un séminaire qui fut connu sous le terme de Borderline workshop. Dans ce séminaire étaient présentés des cas cliniques de patients difficiles. Très vite, la présentation et la discussion du cas fut alimentée par la lecture et la discussion d’un texte théorique, une méthode qui est toujours utilisée actuellement dans son postgraduate seminar. Ce séminaire hebdomadaire était suivi par une trentaine d’étudiants et d’analystes de la Tavistock ou d’autres centres du NHS. De temps à autre y était invité un analyste senior. Ce fut le cas, de manière mémorable, pour Herbert Rosenfeld qui y donna, avec son style théâtral et impressionnant un séminaire qualifié de « masterclass ».

Retrait psychique

En développement des concepts kleiniens fondamentaux tels que l’identification projective, les positions schizo-paranoïde et dépressive, et le concept avancé par Rosenfeld de narcissisme pathologique, Steiner étudie principalement la nature défensive des organisations pathologiques de type borderline, et leur recours au retrait psychique. Ces concepts donnent une perspective contemporaine aux idées de Freud concernant la réaction thérapeutique négative, les angoisses paranoïdes excessives comme source de fortes résistances au changement.

Steiner s’intéresse particulièrement à la manière dont certains types de souffrance psychique cherchent le soulagement dans la subordination à des organisations pathologiques. Ceci permet d’éviter les angoisses paranoïdes et dépressives, mais entraîne un sévère appauvrissement du développement individuel, et une stagnation de la vie personnelle et de l’analyse. Steiner montre que ce phénomène ne se rencontre pas seulement chez des patients sévèrement perturbés, mais aussi à différents degrés chez chacun de nous.

Honte et humiliation

Selon Steiner :

« …sortir du retrait psychique pour faire face aux angoisses dépressives est un moment essentiel du processus de développement. Mais avant que cette expérience puisse être supportée, cette sortie elle-même doit être négociée. C’est à ce moment-là que le fait d’être vu crée une difficulté qui doit être prise en compte de façon urgente. »

Steiner, 2001

Se référant au célèbre texte de Freud sur le Président Schreber (1910, Un cas de paranoïa, tr.fr. in: Œuvres Complètes, X, Paris, PUF, 1993) qu’il prend comme exemple central,  Steiner, dans  Seing and Being Seen (Voir et être vu) (2011), montre l’importance des sentiments de honte et d’humiliation dans le maintien d’un retrait psychique. Ce n’est qu’en faisant face à ces sentiments douloureux qu’il est possible, avec le soutien de l’analyste, d’émerger du retrait psychique.

Le thème « voir », ou plutôt ne pas voir, dans sa relation au concept freudien de déni, est un élément central de la conception avancée par Steiner du drame oedipien (‘Tourner un œil aveugle : Œdipe, un scandale étouffé’ ; 1985, Steiner J., ‘Turning a Blind Eye: The Cover up for Oedipus’, International Review of Psychoanalysis, 12,161 ;172).

Steiner a publié plus récemment un autre texte sur l’embarras et l’humiliation. Dans ce texte  qui se réfère au Paradis Perdu de Milton, (‘The Ideal and the Real in Klein and Milton: Some Observations on Reading Paradise Lost’, Steiner J., 2013, Psychoanalytic Quaterly, 82(4) :897-923) reprenant ses travaux concernant le sentiment de honte et d’humiliation, il se centre sur la compréhension de l’omnipotence. Il s’agit de pouvoir différencier l’ Idéal par rapport au Réel, et le symbolique par rapport au concret. Le message essentiel de Milton est que l’homme doit accomplir un voyage laborieux pour se développer et renoncer à l’idéal et à l’omnipotence.

Steiner retourne inlassablement aux textes originels pour les réexaminer à la lumière d’un regard neuf qui est celui de la psychanalyse. Son esprit vif, parfois incisif mais sans prétention, fait de lui un penseur clair et un enseignant très apprécié, inspirant les jeunes générations de psychanalystes et de psychothérapeutes et leur rendant accessibles les idées psychanalytiques.

Ana Paulina de Sauma & Anne Amos, 2012


Références bibliographiques

Les références de cet article figurent dans la version en langue anglaise de cet article. Et notamment le texte récent de J.Steiner sur « Paradise Lost »de Milton.

Références en langue française:

2009 Le transfert sur l’analyste en tant qu’observateur excluL’année psychanalytique internationale, (p. 39-56)

2007 Controverse psychanalytique : mises en acte interprétatives et situation analytiqueAnnée psychanalytique internationale, n° 5, p. 29-35psychiatriques, 1, n°70, p. 25-31

NB  Pour le récent ouvrage de John Steiner sur Les Ecrits Techniques de Melanie Klein (Rouledge, 2017) , l’hypothèse d’une traduction en langue française est à l’étude

Lire « John Steiner, kleinien britannique d’aujourd’hui » de Géraldine le Roy (l’intégralité de l’article est accessible pour un coût de 4 euros)