Black and white photograph of Joan Riviere

Joan Riviere

Bien que ses contributions n’aient pas été suffisamment reconnues, Joan Riviere (1883-1962) a beaucoup contribué à la psychanalyse. Grâce à ses écrits et à ses enseignements novateurs, elle est à l’origine de nombreux thèmes de la pensée psychanalytique qui continuent à être explorés aujourd’hui. Son style littéraire était tel qu’il lui permettait de présenter et d’interpréter les écrits de Melanie Klein « avec une vivacité que ni Mme Klein, ni aucun de ses collaborateurs n’ont pu atteindre » (Hanna Segal, ‘Foreword’, Joan Riviere: The Inner World and Joan Riviere [« Avant-propos », Joan Riviere : Le Monde Interne et Joan Riviere], Hughes, 1991). Freud appréciait beaucoup sa capacité à traduire avec sensibilité ses œuvres d’une manière qui dépassait celles des autres traducteurs.

Enfance et introduction à la psychanalyse

Riviere naquit à Brighton. Son père était avocat et possédait une formation littéraire considérable. Elle n’était pas aussi proche de sa mère qui avait été gouvernante et qui, en cette qualité, prodigua un enseignement à la jeune Joan. Elle fréquenta plus tard l’école de Wycombe Abbey où elle ne fut pas heureuse. Elle se rendit ensuite en Allemagne pendant une année et y apprit si bien la langue que, plusieurs années plus tard, elle fut en mesure de traduire le travail de Sigmund Freud avec grand talent. Elle se maria en 1906.

Comme Riviere était émotionnellement proche de son père, sa mort prématurée en 1909 la bouleversa tellement qu’elle fit plusieurs séjours dans des maisons de repos. Ces difficultés émotionnelles l’amenèrent en psychanalyse avec Ernest Jones en 1916. Jones ne traita pas son transfert positif avec suffisamment de sensibilité et l’impliqua dans plusieurs de ses situations personnelles. Cela conduisit Jones à l’adresser à Freud. Son analyse avec ce dernier se tint à Vienne en 1922. Freud comprenait Riviere mieux que Jones, mais l’analyse fut très courte. Riviere confia à Herbert Rosenfeld qu’elle en voulait à Freud de l’avoir considérée comme une traductrice plutôt que comme une patiente.

Bien que l’analyse avec Jones n’ait pas abouti, celui-ci avait apprécié la remarquable compréhension du processus analytique de Joan Riviere et lui avait adressé des patients.

À son retour à Londres, Riviere devint un membre important de la Société britannique de psychanalyse. Elle devint analyste didacticienne en 1930 et analysa, entre autres, John Bowlby, Susan Isaacs et Donald Winnicott.

Développer les idées kleiniennes

Riviere a joué un rôle significatif dans le développement et l’expression des idées de Klein et apporté plusieurs contributions originales et audacieuses à la théorie psychanalytique, la plus importante étant « A contribution to the analysis of the negative therapeutic reaction » [Une contribution à l’analyse de la réaction thérapeutique négative] (1936). Dans cet article, Riviere reprend les conclusions de Klein concernant la position dépressive, décrivant pour la première fois le concept d’une organisation défensive considérée comme une protection contre la douleur psychique. Ce système de défense hautement organisé contre l’état dépressif inconscient sert à dissimuler ce dernier. Par la suite, l’idée d’un système de défense organisé a suscité l’intérêt des analystes.

Comprendre la sexualité féminine

« Womanliness as a masquerade » [La féminité mascarade] (1929) examine un domaine du développement sexuel au sein duquel la féminité de certaines femmes peut être considérée comme un masque utilisé pour cacher la haine des hommes et la rivalité avec eux. Cette féminité frauduleuse recouvre un souhait de masculinité qui doit être caché par peur de représailles. Dans cet article, Riviere propose à l’aide d’un matériel clinique convaincant une démonstration d’une féminité frauduleuse chez un certain type de femme, pas ouvertement homosexuel, mais pas totalement hétérosexuel. Riviere situe les racines du développement homosexuel chez les femmes dans la frustration éprouvée lors de la tétée ou du sevrage qui engendre un sadisme intense envers les deux parents, et la mère en particulier. Elle en donne une description dans son article intitulé « Early stages of the Oedipus conflict » [Les étapes précoces du conflit œdipien] (1928).

Plus tard, dans « Jealousy as a mechanism of defence » [La jalousie en tant que mécanisme de défense] (1932), Riviere offrit une plus vaste compréhension des complexités du développement sexuel des femmes. Elle propose ici une contribution originale en comprenant et démontrant que c’est l’envie orale qui pousse la femme qui éprouve une jalousie morbide à rechercher un amour inaccessible et à se sentir démunie. Elle décrit le gâchis qui sous-tend la jalousie œdipienne. En cela, elle ouvre la voie aux travaux de Klein sur l’envie et la gratitude (1957).

Alors que Riviere admirait grandement la capacité de Freud d’explorer l’inconscient, elle examina de manière critique ses idées sur la sexualité féminine et sa manière d’ignorer l’intérêt des petites filles pour les hommes et leurs jeux avec leurs poupées. En outre, et avec d’autres auteurs, elle reprocha à Freud de nier la prise en compte du vagin par les petites filles et les petits garçons. Pour lui, les femmes étaient des hommes ratés. Bien qu’elle ne fut pas directement impliquée dans le mouvement d’émancipation des femmes, la contribution de Riviere à la compréhension des complexités du développement sexuel féminin a fini par être de plus en plus largement reconnue.

Les Controverses

Au moment des Controverses des années 40, les contributions de Riviere furent inestimables. Son habileté à restituer des intuitions théoriques complexes de manière simple et convaincante a aidé à venir à bout des difficultés. Sa capacité à replacer les théories de Klein dans le contexte des découvertes de Freud est illustrée dans son article intitulé « On the genesis of psychical conflict in earliest infancy » [Sur la genèse du conflit psychique dans la toute petite enfance] (1936), lu à Vienne en l’honneur du 80e anniversaire de Freud.

Cet article constituait la première tentative de discussion sur les différences croissantes entre les théories psychanalytiques élaborées à Londres et à Vienne. C’était particulièrement le cas, car elles concernaient les sujets du sadisme oral, de la projection et de l’introjection dans la petite enfance. Il s’agissait de l’exposé le plus clair et le plus brillant de la théorie kleinienne à son époque, décrivant avec lucidité les souffrances des nourrissons et des enfants se débattant avec l’amour et la haine pour leurs objets.

Explorer le deuil

Le mariage de Joan Riviere avec Evelyn Riviere prit fin en 1945 lorsque celui-ci décéda. Son article, « The bereaved wife » [La femme endeuillée] (1945), qui parlait des femmes qui avaient perdu leur conjoint pendant la Seconde Guerre mondiale, reflète certains de ses propres sentiments à la mort de son mari. Elle parle de manière détaillée et émouvante de la tension qu’une telle catastrophe impose, non seulement à la femme elle-même, mais également à sa relation avec ses enfants. Elle termine en rappelant au lecteur que chaque femme fut jadis elle-même un enfant et que ce que tout être humain cherche à retrouver dans sa vie, ce sont ces figures de la mère et du père sous les formes selon lesquelles elles ont été préservées de « manière indélébile dans les profondeurs de l’esprit ».

Réfléchir sur l’art

Femme éminemment cultivée, Joan Riviere s’intéressait à la littérature, aux arts et au théâtre. « The unconscious phantasy of an inner world reflected in examples from literature » [Le fantasme inconscient d’un monde interne illustré par des exemples tirés de la littérature] (1952) fut l’un de ses derniers articles. Elle cherchait à y transmettre, avec des exemples issus de la littérature, les idées de fantasmes que « nous créons tous inconsciemment d’héberger les autres en nous-mêmes ». Elle a également écrit « The inner world in Ibsen’s Master-Builder » [Le monde interne dans Solness le constructeur d’Ibsen] (1952), qui poursuit la thématique du monde interne dans la littérature. Ici, ce sont les figures et les forces du monde interne plus pathologique de Solness le constructeur, qui, n’ayant ni fait le deuil de ses pertes ni réparé son monde interne, agit de manière catastrophique ses fantasmes de rivalité vis-à-vis des parents internes et des enfants des parents.

Joan Riviere est décédée à Londres en 1962, laissant derrière elle sa fille unique, Diana.

Athol Hughes, 2013

Crédit photo : Les archives de la Société britannique de psychanalyse nous ont accordé l’aimable autorisation de reproduire la photo ci-dessus.


Principales publications

1936 Riviere, J. ‘A contribution to the analysis of the negative therapeutic reaction’. International Journal of Psychoanalysis.17: 304-320. Contribution à l’analyse de la réaction thérapeutique négative, Psychanalystes, Revue du Collège des psychanalystes, no 26, 1988.

1929 Riviere, J. ‘Womanliness as a masquerade’. International Journal of Psychoanalysis. 10: 303-313. Féminité mascarade, In Hamon M.-C. (Ed.), Féminité mascarade : études psychanalytiques, Paris, Seuil, 1994, p. 197-213.

1932 Riviere, J. ‘Jealousy as a mechanism of defence’ [La jalousie en tant que mécanisme de défense]. International Journal of Psychoanalysis. 13: 414-424.

1936 Riviere, J. ‘On the genesis of psychical conflict in earliest infancy’. International Journal of Psychoanalysis. 17: 395-422. Sur la genèse du conflit psychique dans la toute première enfance, In Klein M. et al., Développements de la psychanalyse, Paris, PUF, 1966.

1945 Riviere, J. ‘The bereaved wife’ [La femme endeuillée]. In Isaacs, S. (ed.) Fatherless Children. Pouskin.

1952 Riviere, J. ‘The unconscious phantasy of an inner world reflected in examples from literature’ [Le fantasme inconscient d’un monde interne illustré par des exemples tirés de la littérature]. International Journal of Psychoanalysis. 33: 160-172.

1952 Riviere, J. ‘The inner world in Ibsen’s Master-Builder’ [Le monde interne dans Solness le constructeur d’Ibsen]. International Journal of Psychoanalysis. 33: 173-180.