Photograph of Isabel Menzies Lyth

Isabel Menzies Lyth

Quatrième enfant d’un pasteur de l’église d’Ecosse, Isabel Menzies Lyth naquit à Fife en 1917. Elle étudia conjointement l’économie et la psychologie expérimentale à l’université de Saint Andrews où elle enseigna pendant plusieurs années. Elle eut comme professeur principal Eric Trist, qui allait devenir une figure majeure dans le domaine du développement des organisations. C’est par l’intermédiaire de Trist que, pendant la guerre, elle put passer les vacances dont elle disposait en tant qu’enseignante à travailler pour le comité de sélection du ministère de la guerre  et, plus tard, au siège du service de reconversion civile de l’armée britannique. A la fin de la guerre, elle s’installa à Londres où elle fut la seule femme du groupe de psychiatres, psychologues, psychanalystes et chercheurs en sciences sociales qui fondèrent le Tavistock Institute of Human Relations qui proposait à différents organismes un service de recherche et de consultation. Faisaient notamment partie de ce groupe W. R. Bion, John Bowlby, John Rickman, Jock Sutherland et Elliott Jaques. Dans cette période d’après guerre l’influence de Melanie Klein puis celle de Donald Winnicott colorèrent l’atmosphère du Tavistock Institute.

Parallèlement à ses recherches en sciences sociales, Isabel Menzies Lyth commença à se former à la psychanalyse à Londres. Bion fut son second analyste. Elle dit qu’elle fit cette seconde analyse davantage pour elle-même que celle qu’elle avait entreprise auparavant pour sa formation psychanalytique. Aussi Bion eut-il une grande influence sur elle. En 1957 elle obtint sa qualification en tant que psychanalyste d’enfants et, en 1960, elle devint analyste didacticienne de la Société de psychanalyse britannique. Pendant tout le temps où elle travailla au Tavistock Institute, elle recevait des patients le matin et effectuait des recherches en sciences sociales l’après-midi (Dartington, 2008).

Elle joua un rôle important en tant que consultante en relations groupales, notamment lors des colloques  internationaux de « Leicester » du Tavistock Institute sur la dynamique de l’autorité et du leadership.

Contribution à la compréhension de la vie des organisations

L’article maintenant classique d’Isabel Menzies Lyth sur la structure d’un service de soins hospitalier, ‘A case-study in the functioning of social systems as a defence against anxiety. A report on a study of the nursing service of a general hospital’ [Etude du fonctionnement des systèmes sociaux comme défense contre l’angoisse. Le cas d’un service de soins en hôpital général] (1960), a presque acquis un statut emblématique dans le domaine de la théorie des organisations et du conseil auprès de celles-ci. C’est une lecture indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à ce que l’on appelle désormais l’approche « psychodynamique du système » appliquée aux organisations (Gould, J., Stapley, L., and Stein, M. 2001). Dans cet article Menzies Lyth avançait la proposition originale que le travail dans les organismes de la santé ou du champ social  suscite des angoisses importantes chez le personnel et que les défenses contre ces angoisses font partie de la vie des organisations. Dans l’introduction de son article, elle décrit comment un hôpital

« a recherché de l’aide pour développer de nouvelles méthodes pour effectuer une tâche dans l’organisation des soins. Les données de la recherche ont donc été recueillies dans le cadre d’une relation socio-thérapeutique dont le but était de faciliter un changement social désiré. »

From ‘A case-study in the functioning of social systems as a defence against anxiety. A report on a study of the nursing service of a general hospital’ (1960), p.95

L’hôpital  trouvait de plus en plus difficile de concilier les besoins du personnel et ceux de la formation. Le personnel expérimenté trouvait que le système risquait de s’effondrer totalement si l’on mettait les élèves infirmières en première ligne dans le travail avec les patients tout en s’efforçant de les former de manière efficace.

Menzies Lyth affirme qu’elle prit le parti de considérer le problème exposé comme un « symptôme », réservant son jugement sur la nature réelle des difficultés jusqu’à ce qu’elle ait pu achever son travail de « diagnostic ». Elle établit un programme de recueil de données qui consistaient en entretiens approfondis, en observations des unités opérationnelles et en contacts informels avec les infirmières comme avec le reste du personnel. Dans une intéressante note de bas de page, elle qualifie ce travail d’ « étude thérapeutique » et elle écrit comment, par la suite, celui-ci évolua du diagnostic au traitement. Elle affirme que « la présentation et l’interprétation des données et le travail effectué sur les résistances à leur acceptation facilitent un accroissement d’insight sur la nature du problème. »

Elle note qu’au fur et à mesure que la recherche avançait elle « en vint à attacher une importance croissante à la compréhension de la nature de l’angoisse  et des raisons de son intensité. » (p. 97) Pour Menzies Lyth, l’angoisse était en lien avec les angoisses primitives éveillées chez les infirmières par le contact avec les patients gravement malades. Elle utilise la description de la vie psychique de l’enfant élaborée par Freud et plus particulièrement par Melanie Klein (1959) comme cadre conceptuel. Elle s’inspire avant tout de la conception de Melanie Klein que le monde fantasmatique interne de l’enfant « se caractérise par une violence et une intensité de sentiments tout à fait étrangères à la vie émotionnelle de l’adulte normal », considérant que le contact intime avec les patients éveille chez les infirmières des angoisses primitives de nature infantile. Elle décrit comment elle perçoit ces angoisses mobilisées chez les infirmières autour de l’amour, de la haine et de l’agressivité. Elle suggère que la projection est le principal mécanisme psychologique utilisé. L’infirmière projette sa propre situation fantasmatique infantile au travail, vivant alors celui-ci comme un mélange profondément douloureux de réalité objective et de fantasme.

Aux côtés de l’angoisse, on retrouve un autre concept théorique essentiel, à savoir la relation entre l’émotion et sa « contenance », c’est-à-dire la manière dont l’émotion est éprouvée ou évitée, gérée ou déniée, conservée ou diffusée, de sorte que ses effets se trouvent soit atténués, soit amplifiés. La capacité de pensée des individus ou des groupes est liée à leur capacité à contenir l’angoisse (Bion, 1959). Franchissant un pas supplémentaire, Menzies Lyth suggère alors que cette angoisse prévisible se trouve amplifiée par les techniques utilisées pour la contenir et la modifier.

Le message essentiel de cet article réside dans son élaboration de la manière dont ces techniques défensives sont mises en œuvre dans l’organisation du service de soins. Les voici :

  1. Clivage de la relation patient-infirmière
  2. Dépersonnalisation, catégorisation et déni de l’importance de l’individu
  3. Détachement et déni des sentiments
  4. Tentative d’élimination des décisions par l’accomplissement de tâches ritualisées
  5. Réduction du poids des responsabilités dans la prise de décision par des vérifications et des contre-vérifications
  6. Collusion dans la redistribution sociale de la responsabilité et de l’irresponsabilité
  7. Obscurité voulue dans la distribution formelle des responsabilités
  8. Réduction de l’impact de la responsabilité en déléguant celle-ci aux supérieurs
  9. Idéalisation et sous-estimation des possibilités de développement personnel
  10. Evitement du changement

Ses conclusions dressent un tableau saisissant des processus dynamiques à l’œuvre dans un système défensif institutionnalisé.

Si les individus ont recours à des défenses sociales pour contenir leur angoisse, ils souhaitent également retrouver un sentiment d’intégrité psychologique et réparer les dommages réels ou imaginaires qu’ils ont causés en dévaluant les autres. Ce désir de réparation aide à limiter le degré d’irrationalité sociale dans les contextes de groupe et constitue une base solide pour des occasions de développement groupal.

Peut-être l’insistance particulière de l’article de Menzies Lyth a-t-elle milité contre le fait que l’on se souvienne de celui-ci et le prenne au sérieux. Cet article illustre le système défensif complexe utilisé par le système de soins, mais il n’indique pas de manière adéquate comment y remédier. C’est un point qui restait crucial pour Menzies Lyth. Dans un entretien avec Liz Webb et David Lawlor (2009) elle affirmait que son article avait été mal compris et avait conduit certains à croire que le fait de proposer des groupes de soutien pour le personnel était la solution dans tout travail générateur d’angoisse. Elle était fermement opposée à cette idée. Elle pensait que l’on mettait trop l’accent sur la question de l’angoisse par rapport à l’autre aspect du processus, sa contenance. Elle considérait qu’une organisation devait être pensée de manière à offrir au personnel une réelle contenance de ses angoisses.

Dr David Lawlor, 2016


Principales publications

1960 Menzies Lyth, I. ‘A case-study in the functioning of social systems as a defence against anxiety. A report on a study of the nursing service of a general hospital’ [Etude du fonctionnement des systèmes sociaux comme défense contre l’angoisse. Le cas d’un service de soins en hôpital général], Human Relations. 13(2): 95-121.

Bibliographie

Bion, W.R. 1959. ‘Attacks on linking’, International Journal of Psycho-Analysis. 40: 308-315, repris dans Second Thoughts, London: Heinemann, 1967 ; trad. fr. Attaques contre la liaisonin Réflexion faite, Paris, PUF, 1983, p. 105-123.

Dartington, T. 2008. ‘Isabel Menzies Lyth’ [nécrologie], The Guardian (en ligne). Disponible sur https://www.theguardian.com/science/2008/feb/20/1

Gould, J., Stapley, L. and Stein, M. (eds.) 2001. The Systems Psychodynamics of Organisations [La psychodynamique des systèmes appliquée aux organisations]. Karnac: London.

Klein, M. 1959. ‘Our adult world and its roots in infancy’. In The Writings of Melanie Klein Vol 3, Routledge, 1975. trad. fr. Les racines infantiles du monde adulte in Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1968, p. 95-118.

Lawlor, D. and Webb, L. 2009. ‘An interview with Isabel Menzies Lyth, with a conceptual commentary’ [Entretien avec Isabel Menzies Lyth, assorti d’un commentaire conceptuel], Organizational & Social Dynamics. 9(1): 93-137.

Lawlor, D. 2009. ‘Test of time: a case study in the functioning of social systems as a defence against anxiety: rereading 50 years on’ [L’épreuve du temps : Etude du fonctionnement des systèmes sociaux comme défense contre l’angoisse, une relecture 50 ans plus tard], Clinical Child Psychology and Psychiatry. 14(4): 523-30.

Menzies Lyth, I. 1988. Containing Anxiety in Institutions, Vol. 1 [Contenir l’angoisse dans les institutions]. London: Free Association Books.

Menzies Lyth, I. 1989. The Dynamics of the Social Selected Essays, Vol. 2 [La dynamique du social, textes choisis]. London: Free Association Books.

Nous remercions les archives de la Société de psychanalyse britannique qui nous ont aimablement autorisés à reproduire la photographie d’Isabel Menzies Lyth ci-dessus.