Photograph of psychoanalyst Frances Tustin

Frances Tustin

Frances Tustin (1913-1994) est réputée pour son travail de pionnière dans le traitement psychanalytique des enfants autistes. Elle a été la première à souligner l’importance centrale du corps chez ces enfants pour qui l’expérience de la séparation peut être vécue comme une mutilation physique. Elle en est arrivée à réaliser que beaucoup de leurs stratégies de protection avaient, de la même façon, une base corporelle et que leurs actions, qui pouvaient paraître symboliques, avaient en fait pour but de générer des sensations leur permettant d’avoir le sentiment de continuer d’exister. Cela a amorcé une manière d’aborder les états de non-représentation dans la ligne de la théorisation de Wilfred Bion des éléments bêta, mais basée sur la particularité phénoménologique de l’expérience de l’enfant.

Début de la vie et carrière

Frances Tustin, née Frances Vickers, à Darlington en 1913, a été institutrice avant de développer un intérêt pour la psychanalyse. Elle s’est mariée deux fois ; son second mariage avec Arnold Tustin, enseignant en école d’ingénieurs, a été long et heureux malgré la peine dont ils ont souffert d’avoir des enfants mort-nés.

En 1952, Frances Tustin a rejoint la deuxième promotion de formation de psychothérapeute d’enfant initiée par Esther Bick à la Tavistock Clinic. Elle était élève de Martha Harris et Dina Rosenbluth. Son analyste était Wilfred Bion. Ses superviseurs ont été Esther Bick, Herbert Rosenfeld, Donald Meltzer et, plus tard, Sydney Klein. Elle considéra sa supervision avec Meltzer comme essentielle, partageant son avis sur l’importance de la sensualité chez les enfants autistes et leur recours à l’identification adhésive. Elle préférait appeler cela « équation autistique » ou « identité autistique », car elle avait le sentiment que cela exprimait mieux l’identité complète  et le manque d’espace entre l’enfant et l’autre.

Après sa formation de psychothérapeute, Tustin a passé un an à Boston où elle a découvert le travail sur l’autisme de Margaret Mahler, Anni Bergman et de leur groupe. Elle s’y est ensuite souvent référée.

Autisme et sensations corporelles

Le premier article de Tustin sur l’autisme : ‘A significant element in the development of autism: A psychoanalytic approach’ [Un élément significatif dans le développement de l’autisme : une approche psychanalytique] a été publié en 1966. John, l’enfant de trois ans, qu’elle a eu en analyse pendant trois ans, a développé le langage et a, ultérieurement, étudié à l’université. Il lui a montré, ce qui est devenu célèbre, qu’il croyait que le « bouton rouge » (mot qu’il employait pour désigner le mamelon) faisait partie de sa bouche. Il avait la sensation que sa bouche contenait à la place « un trou noir avec un vilain aiguillon » jusqu’à ce qu’il réalise que ce n’était pas le cas. Tustin est beaucoup revenue sur ce matériel ; une de ses dernières élaborations (1986 b) a été que John ressentait le sein comme ayant un trou, de sorte que sa bouche, qui était assimilée au sein, avait également un trou. David, dix ans, un autre patient qu’elle a décrit dans son premier livre Autism and Childhood Psychosis [Autisme et psychose infantile], s’est fabriqué une armure, afin de se protéger. Cela a conduit Tustin à son idée d’encapsulation autistique, par laquelle l’enfant se protège des empiètements de l’environnement ou des dangers des relations aux autres par des sensations autogénérées qui lui donnent l’impression de se suffire à lui-même.

Comprendre les stratégies d’autoprotection dans l’autisme

Tustin s’est rendu compte que les phénomènes qu’elle rencontrait étaient difficiles à théoriser en termes de concepts kleiniens de clivage et d’identification projective. Elle avait remarqué que Winnicott et Mahler avaient décrit des états similaires, ce qui l’a conduite à adopter certaines de leurs théorisations, notamment l’idée d’un état normal primaire où la mère et le bébé sont indifférenciés. Dans son premier livre, elle a proposé une classification selon laquelle divers sous-types d’autisme « pathologique » survenaient par régression à un état d’« autisme primaire normal ». Plus tard (1990,1991), elle est revenue sur cette opinion, en partie grâce aux découvertes des chercheurs du développement sur les capacités très précoces des nourrissons. Dans le dernier article qu’elle a présenté (1994), elle a mis en avant une théorie de l’autisme en deux étapes, selon laquelle une proximité sensuelle excessive entre la mère et le bébé était interrompue par la réalisation traumatique de leur séparation corporelle que le bébé essaye de surmonter en s’appuyant sur des sensations autogénérées. Quoi qu’il en soit elle a gardé la distinction qu’elle faisait précédemment entre les enfants avec autisme « à carapace » et ceux qui sont « confusionnels » : entre ceux qui vous « claquent la porte au nez » (« shutters-out ») et ceux qui sont des « ramasseurs ». Elle a aussi décrit l’utilisation de stratégies d’autoprotection autistique qu’elle appelait « camisole de force » garder les angoisses psychotiques sous contrôle.

Les « objets autistiques » et les « formes autistiques »

Selon Tustin elle-même, sa contribution principale repose sur la compréhension de ces mécanismes basés sur les sensations qui protègent l’enfant, mais interfèrent avec son ouverture à l’aide d’autres êtres humains. Les « objets autistiques » (1980 a) sont des sources dures de sensations qui font que l’enfant se sent fort alors que les « traces autistiques » (1984) telles que des schémas faits avec la respiration ou la salive crachée de l’enfant, sont apaisants ou tranquillisants. Elle a relevé l’importance de l’intégration à ces niveaux sensoriels fondamentaux où le dur et le mou sont des précurseurs du masculin et du féminin. Nombreux sont ses lecteurs qui mettraient aussi en avant son article ‘Psychological birth and psychological catastrophe’ [Naissance psychologique et catastrophe psychologique] (1980b), dans lequel elle souligne certaines des terreurs que la séparation de la naissance peut provoquer chez les enfants qui ne sont pas contenus dans ce qu’elle appelle un « utérus psychique » ; tout comme son récit mémorable et méticuleux des processus du contre-transfert (1981 b). Elle a insisté sur le fait que l’on ne doit pas reprocher aux parents l’état de leur enfant.

Partager l’expérience de l’autisme

Tustin écrivait de façon vivante, d’une façon qui permettait à ses lecteurs de comprendre des expériences très éloignées de celles d’un adulte névrosé normal. Elle évitait d’employer des termes techniques, et privilégiait les citations des poètes. Son œuvre a touché de nombreuses personnes en dehors de la profession. Son troisième livre Autistic Barriers in Neurotic Patients (1986), [Le trou noir de la psyché : barrières autistiques chez les névrosés] illustre l’importance des angoisses autistiques (telles que la chute sans fin, le déversement et le démantèlement ) ressenties par des enfants et des adultes non atteints d’autisme. Elle considérait les stratégies autistiques d’autoprotection comme faisant partie de la condition humaine – tragiquement restrictives, bien que ressenties comme étant nécessaires.

Son génie particulier tient peut-être moins dans son élaboration théorique que dans sa capacité à ressentir (ce qu’elle partageait avec Bick) l’expérience corporelle d’un enfant ; elle pouvait alors transmettre l’essence humaine de patients qui semblaient ne pas en avoir.

En tant que superviseur elle était enthousiaste et généreuse (et une supervision était en général suivie d’une lettre avec les idées qu’elle avait eues par la suite). Elle enseignait largement aussi bien à l’étranger qu’en Grande-Bretagne et ses livres ont été traduits dans de nombreuses langues. Elle était membre honoraire de l’Association des psychothérapeutes d’enfants et membre honoraire affilié de la Société britannique de psychanalyse.

 Après sa mort, le 11 novembre 1994, quelques mois après celle de son mari, Judith et Theodore Mitrani ont fondé le Frances Tustin Memorial Trust à Los Angeles (aujourd’hui basé à Paris). Ce Trust décerne chaque année le prix commémoratif Frances Tustin et organise des conférences. Leur livre Frances Tustin Today [Frances Tustin aujourd’hui] a été publié dans une collection de la New Library of Psychoanalysis en 2015. Les archives de Tustin sont conservées au Wellcome Library.

Maria Rhode, 2017

Photo : © Lucinda Douglas-Menzies (www.douglas-menzies.com)


Principales publications et références

1996  Tustin, F. ‘A significant element in the development of autism: A psychoanalytic approach’ [Un élément significatif dans le développement de l’autisme : une approche psychanalytique]. Journal of Child Psychology & Psychiatry.

1972  Tustin, F. Autism and Childhood Psychosis. Hogarth. Autisme et psychose de l’enfant, Paris, Seuil, 1982.

1980a  Tustin, F. ‘Autistic objects.’ International Review of Psycho-AnalysisLes objets autistiques in Lieux de l’enfancen°3 (1985)

1980b  Tustin, F. ‘Psychological birth and psychological catastrophe’. In Autistic States in Children. Routledge. Naissance psychologique et catastrophe psychologique in Les états autistiques chez l’enfant , Paris, Seuil, 1986.

1981a  Tustin, F. Autistic States in Children. Routledge. Les états autistiques chez l’enfant in Paris, Seuil, 1986 (2010).

1981b  Tustin, F. ‘Thinkings’. In Autistic States in Children. Routledge. « Processus de pensée » in Les états autistiques chez l’enfant, Paris, Seuil, 1986.

1984  Tustin, F. ‘Autistic shapes’. International Review of Psycho-AnalysisLes formes autistiques in Lieux de l’enfance n°3 (1985).

1986  Tustin, F. Autistic Barriers in Neurotic Patients. Karnac. Le trou noir de la psyché. Les barrières autistiques chez les névrosés, Paris, Seuil, 1989.

1990 Tustin, F. The Protective Shell in Children and Adults. Karnac. Autisme et protection, Paris, Seuil, 1992. 

1991  Tustin, F. ‘Revised understandings of psychogenic autism’. International Journal of PsychoanalysisVues nouvelles sur l’autisme psychogénétique in Journal de la Psychanalyse de l’Enfant, Paris, Bayard, 1995.

1994  Tustin, F. ‘The perpetuation of an error’ [La perpétuation d’un erreur]. Journal of Child Psychotherapy.

2015  Mitrani, JL and Mitrani, T. (eds) Frances Tustin Today [Frances Tustin aujourd’hui]. New Library of Psychoanalysis, Routledge.

The Frances Tustin Memorial Trustwww.frances-tustin-autism.org