Elizabeth Spillius

Elizabeth Spillius (1924-2016), analyste didacticienne et membre distingué de la société britannique de psychanalyse, fut l’une des plus éminentes spécialistes de Melanie Klein. On se souvient d’elle pour son travail clinique, son enseignement au Royaume-Uni et à l’étranger, son travail sur les archives de Melanie Klein et pour l’opulence de livres et d’articles qu’elle a engendrés pendant de nombreuses années.

(Vidéo en anglais)

Ses débuts professionnels

Née au Canada, Spillius a d’abord étudié la psychologie à l’université de Toronto, puis l’anthropologie à l’université de Chicago, à la London School of Economics, et au Tavistock Institute of Human Relations. Elle a effectué d’importants travaux de terrain au royaume des Tonga, dans le sud-ouest du Pacifique. Ses travaux anthropologiques incluent Family and Social Network [Famille et réseau social] (1). Comme elle en fait part au premier chapitre de Encounters with Melanie Klein [Rencontres avec Melanie Klein] – un recueil de ses articles édité par Roth et Rusbridger (2007), l’anthropologie en tant que discipline a profondément marqué son approche de la psychanalyse. Dans leur préface, les éditeurs soulignent comment le contexte éducatif de Spillius l’a parfaitement prédisposée au double rôle de participant et d’observateur nécessaire au travail psychanalytique. Ils suggèrent également qu’à l’avenir, la façon dont les psychanalystes envisageront le développement de la pensée post-kleinienne « sera profondément marqué par la description, la compréhension et l’organisation des idées de Spillius. »

Présenter et développer les idées kleiniennes

En tant que chercheuse reconnue, Spillius a été attirée dans sa nouvelle profession par la recherche et l’explication, parallèlement à la pratique clinique. En 1988, elle a édité deux ouvrages, Melanie Klein Today [Melanie Klein aujourd’hui], dont le premier volume est sous-titré Mainly theory [D’un point de vue essentiellement théorique], et le second volume Mainly practice [D’un point de vue essentiellement pratique]. Ces livres, qui ont fait date, se sont révélés fort utiles pour présenter aux nouveaux lecteurs les idées de Melanie Klein et ainsi que celles de ses contemporains et successeurs. Ici comme ailleurs, Spillius a su montrer son talent pour rendre accessibles des idées complexes sans les simplifier. Elle a également su exposer comment, dans la tradition kleinienne, le travail s’est développé et se développe encore. Elle était continuellement intéressée par la présentation et la clarification du travail de ses ancêtres psychanalytiques et de ses collègues qu’elle s’attachait à décrire dans le contexte du développement général des idées kleiniennes. Ses propres contributions théoriques, qu’il s’agisse de nouvelles façons de voir des phénomènes anciens ou de nouvelles idées en elles-mêmes, sont toujours présentées de manière modeste, factuelle, et dans le contexte des travaux d’autres auteurs. Parmi les articles notables de Spillius figurent ceux sur l’envie (2, 3) sur le fantasme inconscient (4, 5) et sur l’évolution de la théorie et de la technique kleiniennes (6, 7 et 8).

En 2011, Spillius a publié, avec des collègues, deux autres ouvrages importants. Tout d’abord, elle a été le principal auteur de The New Dictionary of Kleinian Thought [Le Nouveau dictionnaire de la pensée kleinienne], une révision et une mise à jour de grande envergure du précurseur Dictionnaire de la pensée kleinienne de Bob Hinshelwood (9). Après cela, Spillius, associée à Edna O’Shaughnessy, a publié Projective Identification: The Fate of a Concept [L’Identification projective : destin d’un concept] qui explore les débuts, le développement et les différents usages de ce concept kleinien fondamental dans le monde.

Spillius a toujours été intéressée par l’évolution et le destin des idées. Elle a notamment conservé sa capacité anthropologique de réflexion concernant les idées kleiniennes et leur développement, plutôt que de sombrer dans un attachement tribal dangereux. Elle a écrit sur l’évolution de la technique kleinienne et sur les variations dans la manière dont ses collègues, passés et contemporains, formulaient leurs idées et les utilisaient de manière clinique. Sa position d’observation compatissante et scientifique était constamment fraîche et ne faisait pas place aux attitudes surmoïques. Cela s’est révélé particulièrement important lorsque nous travaillions dans un domaine où, comme nous ne le savons que trop en nous fondant sur les travaux de Klein sur l’esprit primitif, le surmoi peut si facilement devenir malveillant et omniscient.

Jane Milton, 2012 (mis à jour en 2016)

L’hommage suivant de Jean La Fontaine, professeur émérite à la London School of Economics, où Elizabeth Spillius a également enseigné, décrit les deux principales contributions de Spillius à l’anthropologie :

« La première fut son étude des familles du grand est londonien, qui était rare à cette époque chez les anthropologues, bien que les sociologues avaient déjà commencé à étudier l’organisation domestique et la parenté en Grande-Bretagne. La façon qu’elle eut de relier la nature des relations entre mari et femme avec le type de liens que chacun d’eux entretenait avec ses parents et amis en dehors du groupe domestique constituait l’élément significatif de son étude.  Cesser de considérer les membres de la « famille » comme un groupe limité et envisager ses connexions avec le monde extérieur constituait en soi une innovation. Je constate que son travail est toujours utilisé pour enseigner la sociologie de la parenté, bien que l’anthropologie ait sans doute négligé ces travaux après une période assez longue pendant laquelle l’anthropologie fut perçue comme un champ d’étude dominé par le relevé ethnographique du reste du monde.

« La deuxième contribution fut peut-être plus difficile à accepter pour les anthropologues, bien que le professeur Edmund Leach ait fait remarquer avec surprise qu’il était parvenu aux mêmes conclusions que Spillius, tout en rejetant sa méthode. Leur débat portait sur l’interprétation du rituel Kava des Tonga. En se référant principalement au travail de Freud, Liz utilisait la théorie psychanalytique pour comprendre le symbolisme de la cérémonie d’une manière dont les tongiens eux-mêmes n’étaient pas conscients. Pour elle, cela montrait les hostilités sous-jacentes et la compétitivité des participants à un rituel que les contributeurs eux-mêmes considéraient ouvertement comme représentant et promouvant la communauté, à la fois dans sa structure et son esprit. La plupart des anthropologues, d’alors et d’aujourd’hui, rejetteraient une méthode qu’ils considèrent comme ethnocentrique dans sa tendance à identifier le cannibalisme, l’inceste et le meurtre comme sous-tendant les sentiments des participants aux rites Kava. Ou, comme moi, ils voudraient savoir quelles preuves sont utilisées pour montrer qu’il existait des courants sous-jacents d’antagonisme qui nécessitaient ce type d’interprétation. L’utilisation par Leach du structuralisme lévi-straussien ainsi que du fonctionnalisme de l’anthropologie aboutit à une conclusion qu’il estime proche de la sienne. Pour moi – et d’autres comme moi – les deux sont trop partisans des idées et des sentiments et ne contribuent en rien à l’interprétation des comportements. Mais l’aspect le plus intéressant de cette contribution est le parallèle tissé entre le structuralisme lévi-straussien et l’interprétation psychanalytique. Je connais peu d’autres travaux qui essaient de montrer cela. »


Principales publications

1988 Spillius, E. (ed.) Melanie Klein Today [Melanie Klein aujourd’hui] Vol.1 : ‘Mainly theory’ [D’un point de vue essentiellement théorique] et Vol. 2 : ‘Mainly practice’ [D’un point de vue essentiellement pratique]. Routledge.

2007 Spillius, E. and Roth, P and Rusbridger, R. (eds.) Encounters with Melanie Klein, Selected Papers of Elizabeth Spillius [Rencontres avec Melanie Klein, Une sélection d’articles d’Elizabeth Spillius]. Routledge.

2011 Spillius, E. et al The New Dictionary of Kleinian Thought [Le Nouveau dictionnaire de la pensée kleinienne]. Routledge.

2011 Spillius, E. and O’Shaughnessy, E. Projective Identification: The Fate of a Concept[L’identification projective : destin d’un concept]. Routledge.

2015 Spillius, E. Journeys in Psychoanalysis: The Selected Works of Elizabeth Spillius [Voyages en psychanalyse : une sélection des travaux d’Elizabeth Spillius]. Routledge.

Références

1) Spillius, E. 1957. Family and Social Network [Famille et réseau social]. Taylor and Francis Ltd.

2) Spillius, E. 1993. ‘Varieties of envious experience’ [Variétés de l’expérience envieuse], International Journal of Psychoanalysis. 74: 1199-1212.

3) Spillius, E. 2007. ‘Varieties of envious experience’ [Variétés de l’expérience envieuse], P. Roth and R. Rusbridger (eds.) Encounters with Melanie Klein [Rencontres avec Melanie Klein]. Routledge.

4) Spillius, E. 2001. ‘Freud and Klein on the concept of phantasy’ [Freud et Klein sur le concept de fantasme], International Journal of Psychoanalysis. 82: 361-373.

5) Spillius, E. 2007. ‘Freud and Klein on the concept of phantasy’ [Freud et Klein sur le concept de fantasme], P. Roth and R. Rusbridger (eds.) Encounters with Melanie Klein [Rencontres avec Melanie Klein]. Routledge.

6) Spillius, E. 1983. ‘Some developments from the work of Melanie Klein’ [Quelques développements à partir des travaux de Melanie Klein], International Journal of Psychoanalysis. 64: 321-332.

7) Spillius, E. 1994. ‘Developments in Kleinian thought: overview and personal view’ [Développements de la pensée kleinienne : vue d’ensemble et point de vue personnel], Psychoanalytic Quarterly. 14: 324-364.

8) Spillius, E. 2007. ‘Developments in Kleinian technique’ [Développements de la technique kleinienne], P. Roth and R. Rusbridger (eds.) Encounters with Melanie Klein [Rencontres avec Melanie Klein]. Routledge.

9) Hinshelwood, R. 1991. Dictionnaire de la pensée kleinienne. Paris : PUF, 2000.